|
|
|
Accueil
Archive recensions histoire de l'Église

Alfred BAUDRILLART
Alfred BAUDRILLART, Les Carnets du cardinal Alfred Baudrillart (20 mai 1941-14 avril 1942), Texte présenté, établi et annoté par Paul Christophe, Paris, Éditions du Cerf, 1999, 440 p.
Paul Christophe achève avec ce quatrième volume la publication des carnets que le recteur de l'Institut catholique de Paris tint régulièrement à partir du 1er août 1914 jusqu'à quelques semaines avant sa mort et qui constituent un document historique exceptionnel. On louera encore le soin apporté à présenter le contexte historique et à donner des renseignements sur les personnes citées. Les diverses rencontres relatées par le cardinal permettent de saisir la dure réalité vécue en France occupée, la diversité des opinons et des comportements, l'attitude du nonce et des autres personnalités de l'Église. On remarque la part qu'il prit à l'élaboration de projets missionnaires pour la France. On voit ses interventions en faveur de personnes condamnées à mort.
On se rappellera son angoisse devant l'attitude pacifiste de responsables politiques français alors que montaient les périls (cf. notre recension du second volume des Carnets... dans le BLE, 1997, p. 428-429). Son anglophobie se nourrit de l'attitude du gouvernement anglais pendant l'Entre-deux-guerres et de la tragédie de Mers-el-Kébir, «crime irrémissible» (p. 108). Le 3 juillet, il reçut longuement Laval qui était venu le rencontrer : «Je crois qu'il serait utile à la France qu'il revînt au pouvoir» (p. 110). À l'annonce de la création d'une légion de volontaires français pour combattre sur le front russe, Baudrillart nota : «C'est maintenant de `croisade' contre les Soviets qu'il s'agit : de `croisade', plaise à Dieu qu'il en soit ainsi et l'on compte bien que la France en fera partie. Contre le monstre soviétique, l'Attila moderne, conquis et envahisseurs feront cause commune... maintenant, le devoir est clair et j'ose espérer qu'on le verra» (8 juillet, p. 115). Surpris, il transcrit les critiques : «Mgr Chaptal me dit que ma conduite et mon attitude scandalisent tous mes amis [...], que je me déshonore» (27 octobre, p. 234).
Baudrillart n'approuvait pas toutes les conséquences de la collaboration et éprouvait un doute grandissant. Quoiqu'il ne comprît pas le judaïsme, il était indigné par «l'universelle persécution des juifs», «triste et violent spectacle» (p. 164) : «Ce n'est pas que la question juive, religion, race, nation, n'existe pas et ne demande pas une solution. Mais que cette solution soit humaine, tout en tenant compte du danger qu'ils représentent pour chaque peuple» (24 août 1941, p. 164). Au sujet de «la vilaine commission Xavier Vallat», il mentionna «la lettre insolente» que celui-ci lui avait adressée : «Ces gens-là ne cachent pas leur défiance, leur mépris contre le clergé catholique. C'est de lui, en effet, que se sont élevées les quelques protestations contre les traitements infligés sans aucune nécessité contre les juifs, notamment celle de la Faculté catholique de Lyon, les réflexions plus timides de l'archevêque de Paris» (p. 284). Le 9 juillet, il relatait «un imposant défilé aux Champs-Élysées des troupes d'occupation» : «Quelle espèce de 14 juillet nous prépare-t-on ? À côté de bonnes mesures qui donnent de l'espoir, que de choses à la fois blessantes et inquiétantes ! La confiance réciproque aura de la peine à renaître.» Le 25 août, il notait ses craintes : «Grâce à la radiophonie, l'espionnage intégral organisé [...]. Après ce qui s'est passé, c'est ce régime qui nous sera imposé. Plus de gants de velours. La terreur. Une seule radio sera tolérée, celle de tous, qui sera entre les mains de l'autorité occupante» (p. 165). Pourtant, début décembre, il donna un interview en faveur de la LVF et il nota la «visite aigre-douce de Louis Krebs» dont il ignorait l'appartenance à la Résistance (p. 270). Il écrivit, le 5 janvier 1942 : «doutes sur le bon emploi de ma vie, doute sur l'avenir» (p. 316). Il savait que «la plupart» des prêtres le désavouaient et que le cardinal Suhard ne l'approuvait pas (18 janvier 1942, p. 332). Comme Paul Christophe, on peut se demander quelle aurait été l'attitude du cardinal Baudrillart s'il avait encore vécu quelques mois.
J.-C. MEYER (Exemplaire du BLE Tome CI n° 3 Août - Septembre 2000)
|
|
 |