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La Chronique Philippe Dazet-Brun

Georges PASSERAT

Georges PASSERAT est Directeur du Collège d'Occitanie Vous connaissez par cœur le cri fameux de Dante lancé contre la prétendue donation de Constantin qui a suscité tant de rivalités contre l'Église durant tout le Moyen Âge : Ahi ! Constantin di quanto mal fu matre ! non la tua conversion ma quella dote che da te prese il primo ricco Patre. Nous savons depuis les humanistes, Laurent Valla et Pie II (Piccolomini) que ce document est un faux — mais il concentre toute la haine du florentin contre la papauté de son temps. Dante a toujours exalté la fugure du Prince chrétien, vertueux, chargé de conduire son pays avec sagesse, investi d'une mission de gouvernement chrétien. Dans la suite, la grande question qui agite les esprits, de Charlemagne à Philippe le Bel, est celle de l'opposition des deux pouvoirs : spirituel/temporel ; sacerdoce/empire ; pape/empereur ; roi/évêque. Elle suscitera les conflits les plus graves comme la querelle entre Grégoire VII et Henri IV, résolue par le concordat de Worms, provoquera le meurtre de Thomas Beckett dans sa cathédrale et agitera la péninsule italienne dans les combats opposant guelfes et gibelins. Qui doit gouverner le monde ? Qui est héritier de la puissance (potestas) de l'Église romaine d'Occident, restituée par Charlemagne et les Ottons ? Après la décadence des ottoniens et le rêve de l'An Mil, incontestablement, la papauté l'a emporté pour un moment : l'auctoritas de l'Église romaine est absolue. C'est la période où triomphe le droit de l'Église et où des papes tout-puissants tiennent les rênes de la chrétienté : Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV. Seul Frédéric II de Sicile (1212-1250), imbu de sa supériorité, qui sera excommunié, tiendra tête d'une manière insolite et personnelle à la puissance papale : avec lui les idées impériales font une sérieuse concurrence à la primauté papale. Cette question de la monarchie (pontificale ou impériale) sera reprise entre 1250 et 1300 par les plus grands théoriciens de l'Université naissante : ils définissent les attributions de chaque ordre. Selon Thomas d'Aquin, pour le salut de l'âme, tout le monde est soumis au pouvoir spirituel ; pour ce qui touche au bien de la cité, il vaut mieux obéir au pouvoir séculier. Dante est encore l'un des meilleurs témoins de la synthèse réalisée par les penseurs de son temps (juristes et théologiens) : «Le souverain pontife, peut conduire le genre humain à la vie éternelle a l'aide de la Révélation et l'empereur peut diriger le genre humain vers la félicité temporelle selon les enseignements de la philosophie.» L'empereur tient directement son pouvoir de Dieu, en vertu du sacre. Il ne doit au pape que le respect filial comme tout fidèle. Et le pape peut le sanctionner si sa vie morale est indigne. Son arme terrible s'appelle l'interdit, l'excommunication. Un tableau fameux du peintre toulousain Jean-Paul Laurens illustre la désolation d'une église abandonnée où est placardée la sentence de l'interdit ! Tout va changer avec la fin du Moyen Âge. Pour deux raisons essentielles : - L'affaiblissement de la papauté qui perd une part de son crédit avec la baisse de l'idéal des croisades. L'époque de l'exaltation est terminée. La date de 1291 — chute de Saint-Jean d'Acre — marque un tournant. Le pape sera seul à croire encore à l'idée d'une croisade. Son obsession : réunir les fonds pour monter une expédition (XIVème-XVème ) : toutes les tentatives échoueront. L'époque d'Avignon manifeste une inféodation de la papauté à un royaume : la France en lutte contre l'Angleterre, secouée par de nombreuses crises (dont l'épineuse question de notre Languedoc qui ne se laisse pas diriger sans se rebeller). - La montée de l'esprit laïc, c'est la naissance et l'affirmation des États, des nationalités. Un éclatement de la chrétienté ; chaque roi entend diriger librement son royaume, sans intervention extérieure, surtout pas celle du pape ! Et si vous avez le pape chez vous, c'est comme en Italie : la guerre d'influence. Ajoutez un phénomène nouveau qui va être le détonateur de ce coktail prêt à exploser, l'Université qui voit triompher une nouvelle discipline autonome : le droit civil, distinct du droit canonique. Ce sera le règne des litiges, des maîtres prêts à servir des intérêts du roi et à le défendre contre l'arsenal des arguments théologiques ressassés inutilement ! La bataille peut commencer ! Disons tout de suite que les événements que nous allons évoquer ont été entourés d'une véritable légende noire, depuis l'époque romantique : il faut abandonner les clichés trop faciles : le sinistre Nogaret, l'attentat d'Anagni, la menace des Templiers.


L'affaire de la décime
Philippe le Bel (1285-1314), petit-fils de saint Louis est roi de France depuis 1285. Il a été préparé à exercer sa charge, élevé pour être roi. En bon roi capétien, il résiste aux prétentions du Siège Apostolique de gouvernement universel. Déjà saint Louis avait défendu le caractère national de l'Église de France et l'autonomie de son gouvernement. L'Église de France est au roi avant d'être au pape. Saint Louis disait : il est inouï de voir le Saint-Siège imposer l'Église de France ; le temporel des Églises ne relève que du roi et ne peut être imposé que par lui. Le premier conflit surgira à propos de la décime prélevée par le pape sur les clercs pour financer la croisade et rien d'autre. On affectait à la guerre des revenus prévus pour assurer le service de la prière. C'est une décision grave et qui devait demeurer exceptionnelle. Les rois intervenaient auprès du pape pour obtenir le gain d'une décime spéciale pour organiser une croisade, comme celle contre les cathares en Languedoc, ou aller combattre en Tunisie. À ce moment-là ils se mettaient d'accord sur le dos du clergé. De son côté, le roi voyait d'un mauvais œil que les clercs, trop nombreux, échappent à sa juridiction et ne soient pas taxables : n'importe qui obtient une tonsure qui le met à l'abri des impôts royaux ! Et alors pourquoi ne seraient pas exemptés, les enlumineurs qui décorent les Bibles, les fabricants de sceaux écclésiastiques, et pourquoi pas les vignerons qui produisent le vin de messe ? Il faut que cessent ces privilèges des clercs dans son royaume. Il en était là de sa réflexion quand à Rome se sont produits les évènements qui ont conduit sur le trône de Pierre un pape qui va se révéler autoritaire et peu conciliant : le fameux Boniface VIII, (Benoît Caetani ; Noël 1294 - 11 octobre 1303), le plus intransigeant pour défendre les théories contraires : la théocratie pontificale. Pour comprendre la suite de l'histoire, il faut savoir que ce pape autoritaire traîne dans son pontificat une tare, une réputation, qu'exploiteront ses adversaires, les légistes de Philippe le Bel. En effet, il a été élu et est arrivé sur le trône de Pierre en faisant démissionner son prédecesseur, le seul pape qui ait abdiqué de toute l'histoire de l'Église, saint Célestin V. L'ermite Pietro di Morone, âgé de 85 ans, fut élu à Pérouse le 5 juillet 1294 et démissionna le 13 décembre 1294. Il mourut le 19 mai 1296. Cet homme d'une sainteté évidente pour tous, qui vivait en ermite, était fait pour mener une existence solitaire dans une grotte. Il manquait absolument de sens politique et d'expérience pratique, ne connaissant rien du fonctionnement de la Curie. Il arrivait dans son palais monté sur un âne, refusant de quitter sa résidence napolitaine où il était sous la domination du roi Charles II d'Anjou. Celui à qui Dante ne pardonnera jamais le «gran rifiuto» sera canonisé par Clément V, sous la pression de Philippe le Bel qui voulait par là ternir la mémoire de Boniface VIII. Lorsque Caetani est élu le 24 décembre 1294, il fait aussitôt enfermer le pauvre Célestin dans un château. On reprochera à Boniface VIII d'avoir organisé cette démission et on opposera le pape «angélique» à la figure diabolique de Caetani. C'est sur ce fond polémique que commencent les relations entre le roi de France et le nouveau pape ! Engagé dans une guerre pénible, ruineuse, en Flandres (Courtrai, 11 juillet 1302), le roi a besoin d'argent ! En 1296, Philippe le Bel lève un impôt sur son clergé sans en référer au pape. Riposte : une bulle, Clericis laicos, où Boniface VIII, le 24 février 1296, condamne cette attaque contre les libertés de l'Église et menace d'excommunier les prélats et les hommes d'Église qui paieraient la décime. Philippe le Bel envoie quatre archevêques (Reims, Sens, Rouen, Narbonne) signifier au Pontife que, ne contribuant pas aux charges du royaume, les clercs ne bénéficient plus de sa protection et seront dépossédés de leurs fiefs pour non-assistance à leur souverain. Et le roi interdit toute sortie de numéraire de son royaume. C'est le moment où Boniface VIII, par les banquiers Biche et Mouche, faisait transiter vers l'Ariège et Barcelone de fortes sommes à Montpellier. L'or et l'argent papals sont bloqués ! Le débat monte vers les sommets : le pape rappelle la supériorité du chef de l'Église sur tous les princes (bulle Ineffabilis amor). Les légistes entrent en scène et composent leur réfutation des prétentions de cet augustinisme politique. Antequam essent clerici, «avant qu'il y ait des clercs, le roi de France gouvernait sur ses sujets» : l'origine naturelle du pouvoir royal (thèses aristotéliciennes de séparation du pouvoir). Boniface VIII, ennuyé de par ailleurs, va céder et autoriser finalement le roi à ponctionner son clergé, en cas d'urgence, sans l'accord pontifical. Le roi venait de remporter une victoire. Parallèlement, le 10 août 1297, comme conséquence de cette réconciliation, le pape canonisait Louis IX ! Il avait attendu le moment favorable, car le cardinal Caetani avait instruit le procès de canonisation et croyait à la sainteté du roi. Maintenant deux affaires plus graves vont montrer une intrusion directe de Philippe le Bel dans le domaine ecclésiastique. Elles concernent notre Languedoc et sont l'expression d'un fort sentiment patriotique occitan, antifrançais, cinquante ans après la chute de Montségur et vingt-cinq ans après le rattachement du Languedoc au royaume de France (1271).


L'affaire Bernard Saisset
Transportons-nous à Pamiers où l'abbé de Saint-Antonin, Bernard Saisset est en conflit avec Philippe le Bel qui veut donner la seigneurie de la ville au comte de Foix Roger-Bernard. Or, l'abbé possède la moitié de la ville et déjà le roi de France s'était approprié tous les droits. Il s'était plaint à Rome, où il semble être bien en cour, et Boniface VIII avait profité de l'occasion pour avancer un pion de plus contre l'autoritarisme royal : il avait créé un évêché à Pamiers en 1295 et nommé Saisset évêque du lieu. Fort de l'appui papal le premier évêque de Pamiers se met à comploter ouvertement contre les français et à dénoncer la souveraineté royale sur le Languedoc. Il propose au comte de Foix une alliance avec l'Aragon, le Comminges et l'Armagnac, pour monter une coalition des pays pyrénéens et se détacher du royaume de France. Ne pouvant s'attaquer directement au roi, il vise un français, un parisien qui parlait la langue d'Oil, devenu évêque de Toulouse : Pierre de la Chapelle-Taillefer. Bernard Saisset veut le faire déplacer par le pape pour ce motif «inutile à l'Église et au pays, parce qu'il était d'une langue qui avait été toujours ennemie de celle de ses ouailles et parce que les gens du pays le haïssaient à cause de cette langue». Lorsque Roger-Bernard de Foix vient à Pamiers, en 1300, pour signer une entente sur les droits de la ville, préparée et négociée à Paris et à Rome, (derrière le dos de Saisset, trop excité), il se voit proposer par l'évêque le poste de roi du Languedoc ! Il prend peur et dénonce cet évêque comploteur et trop bavard. Deux enquêteurs royaux, sans scrupules, Richard le Neveu et Jean de Picquigny sont envoyés à Pamiers : ils pillent la maison épiscopale pendant la nuit du 12 au 13 juillet 1301, emportant les pièces à conviction, l'argent, les meubles... Et finalement Bernard Saisset est emmené sous bonne escorte à Paris. Conduit à Senlis, il est jugé par la cour du roi : en fait, le chancelier Pierre Flote débite contre lui un flot d'accusations invraisemblables : hérésie, trahison, lèse-majesté ; il aurait traité le pape de «diable incarné» ; saint Louis irait en enfer et Boniface VIII n'aurait pas dû le canoniser... Ce prisonnier embarassant est confié par le roi à Gilles Aycelin, archevêque de Narbonne, qui propose d'en référer au pape et à la justice ecclésiastique, l'arrachant ainsi à la justice royale. Après une fiction juridique qui remettait Saisset entre les mains de son métropolite, l'archevêque de Narbonne, l'évêque de Pamiers, fut conduit à Rome pour être jugé par le pape. L'affaire va rebondir dans un instant.


L'affaire Bernard Délicieux
Mais entre temps une autre affaire va défier la chronique et embrouiller les relations entre le roi et le pape : c'est la révolte de celui que Michel Roquebert appelle le «franciscain insurgé»: le célèbre Bernard Délicieux, symbole malheureux de cette triste période où l'Inquisition fonctionnait bon train en Languedoc. Les inquisiteurs mènent la chasse aux derniers hérétiques ! Ce sont les dominicains qui assurent la charge de ces enquêtes. À Carcassonne et à Albi toutes les familles bourgeoises de la cité, celles des consuls, des notables les plus en vue, ont été compromises et ont flirté avec l'hérésie. Nicolas d'Abbeville, Foulque de Saint-Georges, les inquisiteurs dominicains, deviennent trop entreprenants et menacent de la prison perpétuelle les gens des bonnes familles de nos villes du Languedoc. En face, au couvent des Franciscains de Carcassonne, le frère Bernard Délicieux se sent une vocation de défenseur de ses compatriotes : il met sur pied une véritable ligue anti-inquisitoriale et il soulève le peuple contre les inquisiteurs, contre les agents royaux, contre le pape. Son plus beau coup, embelli par la légende est le soulèvement de Carcassonne, la nuit du 4 août 1303 ; après avoir réuni la foule dans le couvent des franciscains, les manifestants se ruent sur les maisons des consuls, en détruisent et en brûlent une quinzaine et se dirigent vers les prisons de l'Inquisition pour délivrer les emmurés de la prison du Saint-Office et les transférer à la prison royale. Ce dangereux agitateur, patriote occitan comme bien des franciscains, paiera de sa vie son activité : il mourra tristement, au fond d'une géôle de la prison papale, en Avignon, torturé, maltraité pendant vingt-six séances, entre le 25 février 1320 et Pâques de cette année-là. Au début de son activité anti-inquisitoriale, en 1296, il avait ouvert les portes de son couvent pour protéger des habitants poursuivis par l'Inquisition. En 1297, c'est l'affaire Castel Faure qui met le feu aux poudres. Ce riche bourgeois, mort pieusement vingt ans plus tôt entre les mains des frères mineurs, est accusé par Nicolas d'Abbeville d'avoir reçu le consolament sur son lit de mort et l'Inquisition veut le faire exhumer pour le condamner à titre posthume et faire brûler son cadavre. Bernard monte un dossier de plainte des habitants contre les abus de l'Inquisition, informe les enquêteurs royaux qui ont sur les bras l'affaire Saisset (Picquigny et le Neveu) : les excès des inquisiteurs entretiennent les troubles dans les villes en question, Albi, Carcassonne, Narbonne. Aussitôt les officiers royaux réprimandèrent l'inquisiteur de Toulouse, Foulque de Saint-Georges. Fort de son succès Bernard Délicieux part en délégation à Senlis pour toucher directement le roi, soutenu qu'il était par Picquigny, vidame d'Amiens, peu suspect d'être méridional ! Aussi surpris par ces révélations sur le comportement des inquisiteurs qu'il le sera plus tard lors des révélations sur les templiers, Philippe le Bel, pour ramener le calme, se met dans le camp des adversaires de l'Inquisition. Il commence par passer sa colère sur son confesseur, qui est dominicain (de Freauville) et condamne l'évêque d'Albi à une amende et soumet l'arrestation des hérétiques à une commission double, franciscains-dominicains. Il affirme ainsi que «l'Inquisiteur de France, c'était lui, le Roi»(9). De l'autre côté, le pape va soutenir l'Inquisition dominicaine. Pour avoir la paix en Languedoc, le roi de France se moque de l'orthodoxie. Trop, c'est trop! Une ambassade royale arrivait à Rome pour porter l'accusation contre Bernard Saisset, elle croise sans le savoir, celle qui partait de la cour pontificale avec la réponse : la bulle Ausculta filii. Du 4 au 6 décembre 1301, le pape va lancer ses missiles, la guerre est déclarée : trente bulles ! Une première pour ordonner au roi de libérer Bernard Saisset. On le gardera certes toujours à Rome, il regagnera son évêché et mourra en 1311, oublié de tous, avec la bénédiction de Philippe le Bel qui demandera à Clément V de veiller sur ce «vieil évêque malade, âgé, infirme»! Une autre, où il convoque un concile de l'Église de France, pour la Toussaint 1302, hors du royaume (archevêques, évêques, abbés, chapitres, professeurs de Droit, Universités), il veut juger le gouvernement de la France et s'entoure de son clergé. C'est la mainmise de l'Église sur l'État. Enfin, il supprime tous les privilèges accordés auparavant (au sujet de la décime et des levées d'argent). La bulle Ausculta filii («Écoute, mon fils les préceptes d'un père quant à la doctrine, d'un maître qui tient sur la terre la place de Celui qui est seul maître et seigneur») ne sera pas publiée par le roi, ni transmise à son clergé, et un membre du Conseil royal la jette au feu. À la place, les juristes de Philippe le Bel fabriquent un faux grossier susceptible de faire réagir les notables du royaume contre ce pape autoritaire qui veut soumettre le royaume de France. Une assemblée solennelle d'un millier de personnes, tenue à Notre-Dame de Paris (prélats, docteurs, barons) le mardi 10 avril 1302, va mobiliser la noblesse et les villes contre le pape. Pierre Flotte et Pierre Dubois proposent de réunir un concile pour la «réforme du Royaume et de l'Église gallicane» (c'est la première fois qu'apparaît cette notion d'Église nationale opposée à Rome). Assuré de la fidélité de ses prélats, de tous les barons, des représentants des villes, le roi peut envoyer une ambassade à Rome pour faire fléchir le Souverain Pontife. La réception fut houleuse : outragé par le roi, Boniface chargera Pierre Flote, qui avait caché la véritable bulle et soulevé la France contre Rome : «c'est bien Pierre Flote, homme plein d'acide et de fiel, hérétique, à corriger, à condamner. Il est conseiller du roi et depuis ce temps là le roi et le Royaume n'ont rien fait que détériorer leurs relations avec l'Église.» Deux semaines plus tard, le jugement de Dieu s'abattra sur Philippe le Bel : l'armée royale est écrasée à Courtrai, Pierre Flote est tué dans la bataille et les éperons droits des chevaliers tapissent la voûte de Notre-Dame des Victoires. Le pape exulte ! La date du concile convoqué à Rome approche, à la Toussaint 1302, ils sont la moitié à être venus de France : l'évêque de Toulouse occupé avec Saisset est là ! Il y a 3 archevêques, 36 évêques et 6 abbés (Cluny, Cîteaux, Prémontré). Le pape décide alors de taper fort ! Ce sera la bulle Unam Sanctam (18 novembre 1302) : la plus énergique formulation de l'augustinisme politique — le sommet de la théocratie pontificale — plus fort que Grégoire VII, Innocent III, Innocent IV réunis ! Le pape est supérieur dans tous les domaines : «Nous déclarons, affirmons et définissons que toute créature humaine est en tout, par la nécessité du salut, soumise au Pontife Romain.» La réponse royale sera donnée par le nouveau conseiller, Guillaume de Nogaret, qui contre-attaque en déclarant Boniface VIII «usurpateur, hérétique et simoniaque». Bref, il propose d'ouvrir un procès contre le pape et de convoquer un concile pour juger le pape et le déposer (première affirmation de l'idée conciliaire : le concile est supérieur au pape). Le pape essaiera de trouver des appuis dans l'entourage de Philippe le Bel pour faire changer sa position. Mais, une nombreuse assemblée tenue au Louvre, les 13-14 juin 1303 (40 prélats), menée par Guillaume de Plaisians, renforce le dossier contre le pape, l'accuse même de «sodomie, d'hérésie, d'idolâtrie, de népotisme» et surtout d'avoir «traité de manière inhumaine, incarcéré et fait mourir rapidement et secrètement Célestin V». Le roi relance l'appel au concile pour déposer le pape et les adhésions commencent à arriver sur son bureau. Il interdit à tout écclésiastique de quitter le royaume. Il y a de l'excommunication dans l'air, car il a dépassé ses prérogatives ! La bulle est prête depuis le 15 août et le pape a prévu de la publier le 8 septembre. Il faut agir vite — le fil de l'histoire se précipite : Guillaume de Nogaret, qui était en Italie depuis un moment, devait notifier au pape les décisions du roi et du concile parisien : il attendait dans l'ombre, près de Sienne. Le pape lui, — il fait chaud l'été, — s'est retiré à Anagni, à 50 kilomètres au sud de Rome, dans sa résidence favorite, son château familial natal. Il n'y a presque personne avec lui, les cardinaux sont dans leurs résidences — il n'y aura pratiquement pas de témoins pour raconter les évènements graves qui vont se produire bientôt — le dénouement est proche. Nogaret décide d'agir et pour éviter la bulle d'excommunication, il lui faut neutraliser le pape : il se comporte en huissier, accompagné de deux écuyers seulement ; un acte de citation à comparaître dans la main, quatre bannières fleurdelysées à mettre autour du château papal pour le placer sous la protection royale. Aucune violence dans cette démarche, il instrumente en juriste. Or au même instant, les adversaires irréductibles de Boniface VIII, les Colonna, Étienne et Sciarra, eux, sont décidés d'en découdre avec ce pape qui les a destitués : ils arrivent avec une troupe de 200 à 300 hommes et, profitant de la confusion, dans la nuit du 6 au 7 septembre 1303, Nogaret, pénètre dans le palais pontifical. Mais ce sont les Colonna qui mènent les négociations, ils veulent retrouver leurs droits, se faire remettre le trésor pontifical et obtenir la démission du pape ou son emprisonnement. Les dernières portes tombent, sont brûlées, on arrive devant le lit où repose le pontife, prêt au martyre, tenant la relique de la vraie croix dans sa main tremblante. La foule envahit les lieux, pille l'appartement, ouvre les coffres, les armoires, s'empare des calices, des vases, de la vaisselle précieuse, les livres sont jetés cà et là, les archives éparpillées. Sciarra Colonna veut exécuter le pape. Nogaret accourt, s'interpose, rappelle la procédure : il faut le juger pour ses crimes ! On le brûlera, mais il ne faut pas l'assassiner. Il doit comparaître devant ses juges. Il n'y a pas eu d'attentat, de camouflet donné par Nogaret ! La journée du 8 septembre se déroulera sans que l'on songe à fêter la Nativité de la Vierge ! Les habitants d'Anagni se soulèvent contre les envahisseurs, massacrent les troupes des Colonna et brûlent les fleurs de lys. Très fatigué, humilié, Boniface VIII qui n'a plus sa fierté habituelle choisit de regagner Rome au plus vite : il arrive au Latran, le 18 septembre. Il a perdu, il va mourir bientôt. L'intervention in extremis de Nogaret l'a paralysé dans sa manœuvre contre Philippe le Bel. Il meurt le 11 octobre. Le successeur de Boniface VIII, le maître général des dominicains, Nicolas Boccassini, leva toutes les interdictions contre Philippe le Bel, mais traduisit en jugement les auteurs du coup de main sur Anagni, dont Guillaume de Nogaret — qui restera pour la postérité, l'homme d'Anagni. Ce pape doux et fragile mourra d'une indigestion de figues fraîches et les préparatifs du jugement de Nogaret seront interrompus. Après une vacance d'un an (juillet 1304 - juillet 1305), le conclave tenu à Pérouse portera son choix sur l'archevêque de Bordeaux, le gascon Bertrand de Got qui deviendra le pape Clément V (1305-1314).


L'affaire des Templiers
Le roi Philippe le Bel exige du nouveau pape une condamnation posthume de Boniface VIII. Pour faire pression sur lui il va déclencher la sinistre affaire des Templiers. Ce sera un jeu d'influences réciproques où chacun, du pape au roi, tâchera de garder l'initiative. Sans raconter les événements qui sont davantage connus — on peut résumer le procès des Templiers en soulignant les manœuvres de chaque camp. Le roi a l'initiative du départ qui se manifeste lors du vaste coup de filet du 13 octobre 1307. Très vite il est en porte à faux : un Ordre religieux relève de la justice écclésiastique, donc Clément V reprend les choses en main. Mais le roi se sent aussi de son côté investi d'une mission sacrée : il doit agir contre les hérésies (et les accusations contre les Templiers sont graves) et protéger ses sujets. On peut dire que les Templiers on fait l'objet d'un marchandage : ils ont été sacrifiés sur l'autel des ambitions royales et pontificales. Pour éviter le procès contre Boniface VIII, Clément V reconnaît la validité des procédures entamées sans douceur par la justice royale et les clercs de l'Ile de France, avec leurs inquisiteurs. À Poitiers, en 1308, un compromis est signé : les Templiers comme personnes, seront jugés par des commissions épiscopales, l'Ordre par des commissions pontificales — et un concile général convoqué à Vienne statuera définitivement. Le pape se réserve le jugement des grands maîtres. Jusqu'au bout le procès sera émaillé d'incidents et de volte-faces. C'est le cas dans le dernier acte. Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay espéraient comparaître devant le pape pour se disculper. On les fait passer devant une commission de cardinaux qui ne les laissent pas s'exprimer et leur lit une sentence de prison à vie. Les deux dignitaires se révoltent, ils ont un sursaut bien tardif d'honneur chevaleresque ; Molay parle : il déclare avoir menti pour sauver sa vie, il est innocent et l'Ordre avec lui. Les cardinaux de Paris vont livrer les deux hommes au jugement du Conseil royal qui, ipso facto, les fait conduire vers le bûcher, dressé sur une île de la Seine(. Nous l'avons vu dans tous ses comportements, aidé par ses conseillers, Philippe le Bel est un «fanatique de l'État». Il ne supporte aucun pouvoir en face de lui. Dans un état moderne il n'y a pas de place pour des petites «monarchies», des états dans l'État. Les Templiers en feront les frais, les clercs ont été aussi les victimes de cette théorie, les Juifs aussi. Car Philippe le Bel restera dans l'histoire de France comme le responsable de la plus grande persécution contre les juifs du royaume. En 1306, il décrète l'expulsion des juifs pour se saisir de leurs biens. Cent mille juifs quittent le royaume : les biens sont saisis. Aucun pape ne protestera ! C'est un comportement normal de la part d'un roi très chrétien !





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